Don Carlos - Verdi - Opéra Bastille - 10 octobre 2017

Don Carlos

Giuseppe Verdi



Livret de Joseph Mery et Camille du Locle 
d’après la pièce de Friedrich von Schiller, “Don Carlos”.


Direction musicale : Philippe Jordan
Mise en scène : Krzysztof Warlikowski
Décors Małgorzata Szczęśniak
Video : Denis Guéguin
Lumières : Felice Ross
Chorégraphie : Claude Bardouil
Chef de choeur : José Luis Basso
Dramaturge Christian Longchamp

Philippe II : Ildar Abdrazakov
Don Carlos : Jonas Kaufmann
Rodrigue : Ludovic Tézier
Le grand inquisiteur : Dmitry Belosselskiy
Élisabeth de Valois : Sonya Yoncheva
La princesse Eboli : Elīna Garanča
Thibault : Eve-Maud Hubeaux
Une voix d'en haut : Silga Tīruma
Le comte de Lerme : Julien Dran
Un héraut royal : Hyun-Jong Roh
Le moine : Krzysztof Bączyk
député flamand Tiago Matos
député flamand Michal Partyka
député flamand Mikhail Timoshenko
député flamand Tomasz Kumiega
député flamand Andrzej Filonczyk
député flamand Daniel Giulianinidata


 


Première du 10 octobre 2017, Paris opéra Bastille






Verdi voulait  écrire un “grand opéra à la française” comme ceux de Meyerbeer et Halevy, une grande fresque historique et romanesques, en cinq actes, avec une orchestration d’une grande richesse, des airs complexes et beaucoup de héros.
Don Carlos fut donc créé à Paris en 1867, en langue française. Les versions italiennes qui sont plus souvent données, sont plus courtes, et cadrent mieux avec les exigences des soirées d’opéra.






C’est donc une grande chance de pouvoir voir cette version presque intégrale donnée en ce moment à l’opéra de Paris et il faut d’abord saluer cette initiative de Stéphane Lissner qui nous ménage une bien belle surprise musicale et artistique car cette version française recèle des trésors dans sa partition dont je n’ai pas encore fait le tour après cette Première.

Comme un bonheur ne vient jamais seul, les spectateurs de ce Don Carlos (qui sera diffusé sur Arte le 19 octobre) auront la chance, en plus, de disposer du plus beau plateau vocal qu’on puisse imaginer dans chacun des 5 rôles clé et de chanteurs de très haut niveau, tous absolument parfaits également dans tous les nombreux rôles secondaires.
De ce côté là donc, mon plaisir fut total et sans nuances. J’avais l’impression que chacun rivalisait de talent et de musicalité avec son partenaire du moment, l’ensemble de ce très long opéra se regardant et s’écoutant du coup, sans temps mort, sans le moindre ennui, avec une fébrile impatience de découvrir le tableau suivant.



Un peu moins parfaite est à mon sens, la mise en scène que nous propose Krzysztof Warlikowski, qu’il faut un peu de temps pour comprendre et qui n’est pas aisée pour le néophyte qui se serait aventuré dans la salle de la Bastille sans posséder son Don Carlos sur le bout des doigts (ou au moins sa version Italienne).
D’abord assez réticente à l’égard d’un travail que j’ai trouvé assez vide de sens, je me suis peu à peu convaincue de ses choix et de son interprétation, pour finir par être (presque) séduite.
Voilà ce que j’en ai compris (et apprécié).



Le parti pris de Warlikovski est en effet de montrer l'ensemble de l'opéra à partir des souvenirs d'un Don Carlos suicidaire qui va se remémorer toute l'histoire qui a mené à son désespoir, à la fois en se mettant en scène et en se regardant souffrir.
Don Carlos, après une tentative de suicide, pieds nus dans un hôpital, bandages ensanglantés autour des poignets, souffre et se remémore sa descente aux enfers. Tout au long de l’opéra, le fait qu’il s’agit de ses souvenirs (avec leur part d’irréel et de reconstruction magnifiée) est rappelé au travers d’une image tremblotante de films noir et blanc montrant son visage, revolver sur la tempe, hésitant et sans cesse tenté de recommencer. Son désir de suicide est le fil rouge de tout l'exercice douloureux de la mémoire. Exercice qui commence alors qu'il est sur un lit d'hôpital après sa tentative ratée.
Ce Don Carlos n'est jamais acteur de son destin mais jouet de ses "partenaires", tous brillants, violents, autoritaire et ambitieux.
Dès le début quand Elisabeth accepte d'épouser Philippe, à l’issue de la rencontre de Fontainebleau (sans doute magnifiée par le souvenir), c'est sans état d'âme particulier et lui seul est la victime impuissante de cette alliance qui fait de celle qu’il aimait, sa propre mère.
Dans la mise en scène il regarde les autres le détruire et se regarde impuissant face à eux.
 D'où un enfermement quasi permanent si on excepte la très belle scène de Fontainebleau où tout était encore possible.


Le Don Carlos vu par Warlikovsky est un être faible qui est en permanence manipulé, jouet de ses émotions et de son amour perdu (qui ne semble jamais réellement partagé par Elisabeth), prêt à suivre un Posa qui est plus son mentor que son ami et qui semble ne vouloir en faire qu'une bouchée pour servir sa cause dans les Flandres, un Don Carlos extrêmement introverti et très en retrait, puisque, tandis qu'il se remémore tout l'histoire, il en connait la fin.


Il va donc se regarder espérer et aimer pendant quelques minutes de bonheur absolu (souvenirs réels ou imaginaires, embellis par la mémoire ?), avant de se regarder tomber inexorablement. Remarquable rôle à contre emploi pour le ténor qui doit presque disparaitre pour renforcer l'insolence et le brillant de ses compagnons qui vont tous contribuer à sa perte.

Et c'est vrai que les personnages ont tous une dimensions psychologique forte dans cette mise en scène : Elisabeth est en deuil permanent, autant de la France que de son amour de jeunesse que l'infant maladif et torturé lui rappelle et qu'elle fuit résolument, robe noire, lunettes noires, elle ne touche jamais Don Carlos.  





Posa est un conquérant et un politique qui a fait du faible Carlos sa "chose" qu'il domine totalement, lui non plus ne touche jamais Carlos malgré toutes les scènes qui y invitent et à l'issue de leur duo c'est Carlos qui se jette dans les bras de Posa qui reste raide comme un piquet. Warlikovski en fait, à mon avis, le personnage central de sa mise en scène. C’est un choix discutable mais il se défend : Posa est un personnage pivot puisqu’il manipule Don Carlos dans son intérêt propre, sa cause les Flandres, où il le convainc de partir puis d’organiser la révolte contre le roi, pour finir à sa mort, par organiser l’ultime rendez-vous entre Elisabeth et Don Carlos qui les perdra définitivement l’un et l’autre.



Philippe est l'héritier des rois de la Reconquista, il vit dans un univers de violence, totalitaire (l'Inquisition) et sombre, dominé par le pouvoir absolu de l’Eglise. Mais ses fêlures sont bien présentes (« elle ne m'aime pas »). Warlikovski en fait un puissant dominé par ses sentiments, sous l'emprise de l'alcool, un peu orgiaque et qui ne sait pas ce qu'il veut face au pouvoir, aux responsabilités, à ses amours, au poids du passé et de son glorieux père Charles Quint dont le fantôme hante les lieux.
Ce qu'il a voulu faire d'Eboli est plus difficile à saisir et sans doute, à mon sens, le personnage refaçonné par le metteur en scène, le moins convaincant (mais je ne demande qu'à être convaincue) : elle est trop belle, trop éclatante de couleurs, trop brillante pour que la surprise et le dégout de Carlos la reconnaissant soit crédible. C’est une sorte de virago, qui domine tout son entourage, aiment les femmes et les hommes, sans doute pour faire écho à son superbe air de désespoir quand elle est exilée et pleure « Elisabeth » qu’elle ne reverra jamais.


Enfin, le Grand Inquisiteur est une sorte de mafioso à lunettes noires, dont le rôle redoutable est décisif m’a paru gommé sans doute par le peu de charisme de son interprète, pas forcément de la volonté du metteur en scène.


 L'aspect historique est volontairement sacrifié et l'holocauste réduit à la mort d'un prisonnier puis à la vision d'une sorte de monstre dévorant ses enfants (Moloch ). 
L'oppression d'une religion réactionnaire et impitoyable, totalitaire et surpuissante, est rappelée par touches : la croix sur la table (un peu comme dans la Forza, mise en scène par Kuzej récemment), les religieuses dans la foule installée dans l'amphithéâtre etc.
Le décor évoque tout à la fois la Pologne des années 80 (la chambre de Philippe, sorte de salle de projection vieillotte ) et indirectement, le combat entre la lumière (croisillons mauresques du claustra où Eboli se cache) et l'obscurité (scène globalement assombrie, décors soulignant le vide et l'obscurité du palais de l'Escurial à Madrid, omniprésence du roi Philippe au travers de son buste, le fils de Charles Quint, chef de la Reconquista). Des sortes de caissons posés sur la scène nue mis à part quelques accessoires récurrents (dont un canapé et le buste), représentent  les « pièces » où se jouent les drames intimes et la prison d’où Don Carlos voit Posa mourir sans pouvoir le secourir.
Ce qui n’empêche pas les grandes scènes héroïques de bénéficier de décors plus impressionnants, tels l’amphithéâtre lors du couronnement puis de l’autodafé, ou la foule nombreuses qui accompagne le dernier hommage à Posa, où Philippe et Carlos sont en grande tenue d’apparat.

Comme l'ensemble est à la fois bien chanté et bien joué, cela devrait totalement fonctionner et pourtant ce n'est pas tout à fait le cas.
Cela manque d'émotion et reste trop souvent un peu « froid », lors de plusieurs scènes habituellement faites pour créer ces sentiments dans le public et malgré un plateau vocal réellement top niveau de tous les points de vue.
C’est sans doute parce que ce parti pris de "recul", d'observation par le héros du rôle titre de sa propre déchéance, met trop de distances par rapport aux situations traditionnellement "chaudes" (le serment entre Posa et Carlos, la mort de Posa, la scène de Fontainebleau).

Dans ce cadre où tous les protagonistes doivent briller, y compris vocalement de mille feux, tandis que le héros s’éteint doucement détruit par ses propres souvenirs, le challenge de ce contre-emploi était un pari complexe pour Jonas Kaufmann.
D’autant plus complexe qu’il a dominé les scènes internationales depuis une dizaine d’années avec un Don Carlo en version italienne « de référence », sombre et tourmenté, héros et poète, amoureux et romantique, et qu’il fallait qu’il coupe net avec ce héros-là, le côté plus faible du Don Carlos français étant renforcé par le choix de tout concentrer sur une réminiscence introvertie, par le metteur en scène.

Un peu en sous-régime lors de l’acte 1, un peu sur la réserve lors des ensembles (toutes choses assez habituelles chez lui quand il a un challenge difficile et surtout long, à réaliser et qu’il n’est sans doute pas au mieux de sa forme), Jonas Kaufmann gagne très rapidement son pari. 
Non seulement il chante magnifiquement le texte français dans une prosodie que beaucoup de natifs lui envieraient, mais en plus, il créée totalement et de manière éclatante le personnage de ce Don Carlos torturé et anéanti avec une touchante sincérité qui fait mouche. J'avoue qu'il est celui, de loin, qui m'a le plus émue.
Vocalement la voix est sombre, comme elle a toujours été dans ce rôle, les aigus sont claironnants et éclatants, l’intelligence et la musicalité sont là avec les habituelles nuances sans doute renforcées par le parti pris du personnage.
Contre-emploi partiel donc, pour la super star qui ne recule jamais devant le fait de camper un anti-héros, et émouvante prestation en mezza voce ou en force héroique ou les deux successivement après la mort de Posa lors du Lacrimosa, bref du subtil Kaufmann, peut-être moins explosif que son récent Andrea Chénier, plus proche de l’Alvaro que de l’Otello et plus tout à fait le Don Carlo que nous avons connu. 

Sonya Yoncheva est aérienne comme d’habitude et, dans une grande simplicité puisque la mise en scène lui donne le rôle un peu effacé de la reine, belle mais discrète, qui aimante les sentiments de Carlos comme d’Eboli d’ailleurs, au centre du pouvoir, de l’amour, de l’intrigue mais peu mise en valeur. Très beau chant, poignant et délicat, une voix superbe et une projection insolente sans jamais forcer, que personnellement j’adore.
Belle diction pour elle aussi, ce qu’elle chante et ce qu’elle joue fait sens.
Ce sont pour moi les deux personnages les plus finement interprétés de la soirée, les moins brillants si on considère décibels et effets de manche, mais les plus marquants dans la profondeur de ce qu’ils expriment.

Mais les deux héros de la soirée à l’applaudimètre ont incontestablement été le magistral Posa de Ludovic Tézier et l’ébouissante Eboli d’Elina Garança. En forme vocale insolente, le baryton Français  possède totalement son personnage conquérant, pivot de l’opéra et nous a donné des airs d’une beauté à vous couper le souffle, où le lyrisme, la perfection de la diction et le sens des nuances prouvent, une fois encore, qu’il est l’un des meilleurs barytons verdiens actuels. Sa mort est vocalement un très grand moment, dommage que la mise en scène ne lui permettent pas cette intéraction directe avec Kaufmann qui avait rendu leur duo (dans la version italienne) à Munich dans la mise en scène de Jurgen Rose, inoubliable, larmes garanties et émotion totale.

En Eboli Elina Garança renverse tout sur son passage : le timbre est opulent, large, superbe, se déploie sans peine dans le vaisceau de Bastille, il est beau et ample. Son interprétation est extrêmement audacieuse, c’est une maitresse femme et elle le fait bien. Dommage que sa diction soit, comme à l’habitude et à l’instar de sa « Favorite » cet été à Munich, généralement incompréhensible. Cela n’a pas gêné le public (moi si, un peu), qui lui a réservé l’une des plus belles ovations.

Le Philippe II d’Ildar Abdrazakov est également une “grande voix”, une basse Russe qui possède un beau timbre et une voix capable de descendre facilement dans les graves sans perdre de sa richesse. Mais, hélas, et ce n’est pas la première fois que je le remarque, comme Garança, son français est très approximatif et cela nuit à la beauté de sa prestation.

Retenons quand même que nous avons là vocalement 5 super pointures, chose promise chose due, ils étaient tous là, ils s’entendaient magnifiquement bien et nous n’avons jamais eu l’impression d’avoir 5 super stars tirant la couverture à eux, loin de là, mais 5 artistes acceptant les contraintes d’un opéra d’équipe, et d’un metteur en scène très directif.


N'oublions pas le  grand inquisiteur de Dmitry Belosselskiy qui a le même défaut de diction que le roi Philippe, sans avoir le timbre et la richesse des harmoniques de son compatriote. Il parait un peu en retrait par rapport au 5 étoiles et les duos entre les deux basses manquent de relief.


Notons en positif deux petits rôles très réussis et très bien tenus : le Thibault d’Eve-Maud Hubeaux et le comte de Lerme de Julien Dran, deux artistes que j’ai toujours plaisir à entendre et qui confirment leur talent.

Philippe Jordan dirige, pour moi, comme à son habitude : c’est propre mais sans imagination et je lui reprocherai d’avoir au moins une fois, couvert chacun des chanteurs dans l’un de ses solos. Il n’est pas assez attentifs à eux, préoccupé sans doute par une partition difficile, alors qu’il dirige en même temps d’autres oeuvres à Paris et confiant dans le métier de ses superstars, mais c’était gênant et désagréable.


Photos prises aux saluts
(photos Maris Vagris)













Comme je reverrai ce Don Carlos, je reprendrai mon analyse sur d’autres séances.

A savoir :




Le petit plus du blog :

Le point de vue de Jonas Kaufmann sur ce Don Carlos



Duo Don Carlo-Posa, Londres 2009
, Simon Keenlyside-Jonas Kaufmann





La scène finale de Don Carlo : Munich 2013, Anja Harteros, Jonas Kaufmann




Les différentes version de Don Carlo, travail réalisé sur ODB par David-opéra.

http://odb-opera.com/viewtopic.php?f=1&t=18728#p311715


Le Palais de l'Alhambra à Grenade (l'art des Maures avant la Reconquista de Charles Quint) et celui de l'Escurial à Madrid (palais de Philippe 2 roi d'Espagne).


 














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